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le catalogue d’Hubert Nyssen (lire à 20 ans)


 
En hommage à Hubert Nyssen ainsi qu’à L’Oratorio de Noël de Göran Tunström, auteur du catalogue Actes Sud, extrait du Weihnachts-Oratorium, BWV 248 de J. S. Bach (IV. Fallt mit Danken, fallt mit Loben).
 

 
 
Quand dans la journée d’hier j’ai appris sur twitter la mort d’Hubert Nyssen, j’ai repensé à la mort de Jérôme Lindon – je suis ainsi fait, un mort en appelant souvent un autre ou plutôt les actes d’un homme qui pour moi ont compté appelant ceux d’un autre qui ont également compté. Je n’ai pourtant ni connu le grand patron des éditions de Minuit ni le fondateur des éditions Actes Sud (ce dernier, à peine croisé deux fois dans les bureaux de Sabine Wespieser quand je travaillais pour elle, la porte que j’ouvre, les salutations d’usage, pas de présentations, déjà fini). C’est vrai que je ne les ai pas connus mais ce sont eux (et je rajouterai ici d’autres éditeurs, des vivants et des morts – et dans le désordre – José Corti, André Dimanche, Maurice Nadeau, Paul Otchakovsky-Laurens, Denis Roche, Gérard Bobillier, J.-B. Pontalis, Christian Bourgois) qui m’ont donné le goût de lire, de découvrir de nouvelles voix, d’écrire et de m’accrocher aux branches quand plus d’une fois, par faiblesse, par paresse, par dégoût, par manque de repères, j’aurais préféré (comme d’autres avant et d’autres après) passer de l’autre côté.

Hubert Nyssen, donc. Au début ce nom n’est rien pour moi. À vingt ans je ne m’occupe pas de savoir qui publie cet auteur que je viens de découvrir, en l’occurrence Paul Auster (et non Nina Berberova comme je le croyais). Nous sommes en 1992, j’ai vingt ans. L’année précédente j’ai quitté le pays de Sochaux-Montbéliard (l’Enclave – ici, nouveau signe à Jean-Paul Goux) et j’arrive à Besançon. Je ne lis pas encore d’auteurs contemporains et ce n’est pas à la fac que je les trouverai (hormis Jaccottet, Bonnefoy et Le Clézio ça n’ira jamais plus loin). Parce qu’on étudie Le Rivage des Syrtes de Julien Gracq (et que Catherine Mayaux nous avait conseillé d’aller là) j’entre dans la librairie Les Sandales d’Empédocle. Je travaille à la compagnie des transports bisontins pour payer mes études et ce que je gagne me permet de payer le loyer de ma piaule sous les toits dans la rue de la Préfecture, ma bouffe et quelques demis au bar de l’U. Néanmoins ce jour-là je ressors de la librairie avec le roman de Julien Gracq mais aussi avec Rimbaud le fils de Pierre Michon, Les Champs d’honneur de Jean Rouaud et L’Enterrement de François Bon. Autant dire que je me ruine. Ce n’est que la fois suivante (au moins un mois plus tard) que je découvre les éditions Actes Sud, les libraires ayant fait une table de présentation près de l’entrée, et le premier livre que j’attrape est de Paul Auster, L’invention de la solitude ça s’appelle mais je le trouve trop cher. Je ressors de là, redescends la Grande Rue, prends la direction de la rue Mégevand, entre à la BU et réserve trois livres de cet auteur américain que je ne connaissais pas et un autre de Nina Berberova. De ces deux-là je lirai tout ce qui me sera permis de lire, jusqu’à l’écœurement.

Je réalise que je voulais parler d’Hubert Nyssen et que je parle encore de livres. Mais, parce que comme pour les autres éditeurs cités plus haut, il a longtemps été un inconnu pour moi. J’ignorais même qu’il écrivait. À mesure que j’avançais, je découvrais de plus en plus d’auteurs publiés chez Actes Sud mais je ne cherchais pas à savoir qui avait édité l’auteur, qui l’encourageait, qui s’en occupait, qui lui payait ses droits d’auteur... Le plus important pour moi alors n’était-il pas de savoir où trouver les textes de Göran Tunström, Russell Banks, Don DeLillo, Henry Bauchau, Imre Kertész, Paul Nizon, Philippe de la Genardière, Jean-Paul Goux, Chi Li, Yoko Ogawa, Alberto Manguel, Paul Gadenne, Rezvani, Lyonel Trouillot et d’autres, et de plein d’autres ? Ce n’est que bien plus tard que j’ai su qui avait fondé cette maison, que j’ai su quand, que j’ai su comment, que j’ai également appris qu’il n’était pas le seul éditeur, qu’il n’y a jamais un seul éditeur dans une maison si grande (parce que la maison a commencé à racheter d’autres maisons d’éditions). J’ai eu beau apprendre tout ça, pour moi ça n’avait rien changé, ce qui comptait toujours et encore était de savoir où je pourrais (re)trouver tel titre. Et le reste... Même chose avec Jérôme Lindon quand il est mort. Je me souviens que je travaillais encore en librairie et qu’à midi, au lieu d’aller manger, je suis allé écrire quelque chose sur lui, que ce quelque chose était mauvais, que je l’ai balancé, que dans mon souvenir il ne pouvait pas être question de l’homme que je n’avais pas connu mais de son catalogue, sûrement. Ça ne m’a jamais empêché de respecter ces hommes mais je n’ai jamais acheté les livres qu’ils publiaient parce qu’ils en étaient les éditeurs. Et si aujourd’hui je sais quel nom d’éditeur se cache derrière celui d’une maison ça ne change rien pour moi, ça ne change rien à ma vie, ça ne change rien, ça ne gomme ni n’efface aucun de mes doutes, aucune de mes angoisses, cela ne modifie pas mon mouvement, cette approche si personnelle qu’on entretient avec la langue de celui qui écrit et a fortiori avec la langue de celui (la mienne) qui le lit.

Étonnant quand même le pouvoir que concentre l’évocation d’un seul nom, celui d’un homme au moment de sa mort, la force d’attraction que contient ce nom et quel moteur il peut être pour notre mémoire qu’on croyait pourtant trouée.

Étonnant aussi, revenant en arrière de cette manière, de réaliser que sans le savoir, parmi les trois ou quatre premiers auteurs contemporains lus à l’âge de vingt ans, il était question dans leur livre de la figure du père (souvent mort) ou en tout cas de la place du fils dans la cellule familiale et dans son rapport au père. Le mien, pourtant, n’était (et n’est toujours) pas mort. S’il fraisait, soudait, meulait, courait, grimpait, skiait, bricolait, marchait le sac au dos, lisait le journal ou des magazines, il ne lisait pas de livres ou si peu et surtout pas les auteurs contemporains. Dans tous les cas, et je ne peux lui en vouloir bien sûr mais ce n’est pas lui qui m’a aidé à m’y retrouver dans cette marmite. Voilà pourquoi aujourd’hui je me dis que c’est peut-être ce rôle-là qu’ont joué pour moi tous ces éditeurs que je n’ai pas connus et qui pourtant ont guidé mes choix d’apprenti lecteur, qu’ils ont sans doute longtemps été comme une sorte de père de substitution pour moi. Hubert Nyssen, lui aussi, donc.

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
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première mise en ligne et dernière modification le mardi 15 novembre 2011