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la mer n’attend pas

Pour L. J.

 

 
 

Il avait parcouru peau sèche les chemins de craie où parfois il dormait le cœur ouvert et plein de fatigue. Le fleuve venait de l’arrêter, la blessure le sédentarisait. Déjà vautours, hyènes et mouches le désiraient. Passer les venelles aquatiques – les semelles retournées et ses épaules supportant d’autres lacets – crevassait ses mains. Ses cheveux blanchis par la craie des âges l’empêchaient de rejoindre la mer qui n’attend pas. Combien de ronces, de poussières, dans ses tasses en terre cuite auraient apaisé sa faim vagabonde, sa soif d’exilé ?

Tout ne serait plus que brume et souvenir flou – empreinte d’un corps que le sable recouvrirait bientôt. Il ne cherchait plus à lutter. Était fatigué d’entendre les bateaux qui s’en allaient et d’attendre ceux qui revenaient. Il n’avait plus faim, plus soif – comme toi, il avait écrit – mais il n’avait pas peur et plus la force d’espérer son corps à elle qui n’était pas revenu par ce coté-ci de la mer ni par ce côté-là. Il venait de comprendre qu’ils étaient désormais bel et bien séparés.

Il leur avait tourné le dos après avoir parlé d’un demain improbable, égratigné, amoché, sans baisers ni amours, sans un seul ami à qui confier ses peurs, dans un monde isolé qui ne s’accepterait plus. Sur le quai, dans l’usine désaffectée, sous le pont ils l’avaient cherché. La peur accrochée à leur ventre – comme la mâchoire d’une hyène cadenassée à sa proie – ils avaient bu poing serré.

Elle par amour pourrait détourner le cours d’un fleuve, pensait-il au début de leur histoire. Depuis, de l’eau était passée sous les ponts. Le fleuve était devenu une rivière, la rivière un ru, le ru une tranchée. Elle avait fini par détourner son regard, là-bas de l’autre côté du fleuve elle se noie aujourd’hui dans ses rivières de diamants.

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
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première mise en ligne et dernière modification le mardi 31 août 2010