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métropisme 13


 
 
 
 
Je vous propose de rencontrer le seigneur une fois dans votre vie ou bien le seigneur est mort pour vous ou bien apprêtez-vous à rencontrer le seigneur ou bien le seigneur a de grandes choses à vous annoncer et je suis la voix par qui il vous parlera ce soir, car c’est ce soir bien sûr, c’est ce soir le grand soir, ce soir ou jamais, il dit ça comme ça en souriant ce soir ou jamais ou bien ce soir est le premier jour de votre nouvelle vie, le soir le mardi tous les mardis il dit ça, chaque mardi à la station Croix de Chavaux et tous les mardis il dit que c’est ce soir ou jamais alors un jour je lui dis : il faudrait savoir si c’est pour ce soir ou pour un autre soir, il faudrait vous décider une bonne fois pour toutes.

“Une bonne foi”, il a compris que je voulais lui parler de foi, c’est pour ça qu’il sourit à nouveau comme il sourit chaque mardi, comme si des pains il en avait déjà pris plein la tronche et qu’il n’avait plus peur de rien, comme s’il était devenu intouchable, comme protégé par son seigneur, c’est notre seigneur à tous il répond.

— Ce n’est pas le mien, ça n’a jamais été le mien, lui et sa clique, pareil pour moi tout ça, votre seigneur et l’autre qui saigne, je les mets dans le même sac (il sourit) et ce n’est pas contre vous que je dis ça mais moi non ça n’a jamais pris, votre sauce, vos sourires, jamais, même gamin, pas même le mercredi non car le mercredi je préférais jouer dans ma chambre.

Lui il entend juste la fin de ma phrase, il entend ce qu’il veut bien entendre, il répète “ma chambre” les yeux levés, il s’en fout des nuages noirs, de la pluie qui arrive, ce n’est pas ça qu’il regarde, il cherche une phrase clé dans sa base de données, et maintenant ça y est il va la prononcer sa phrase, c’est dans votre chambre que le seigneur se montrera, et il s’arrête mais moi c’est à la chambre à soi que je pensais surtout et si on devait parler de la chambre, la carrée, est-ce que je devrais lui dire que ce n’est plus la même ou bien que je viens de relire la conférence de Virginia Woolf et que maintenant je fais la différence entre la chambre à soi et la chambre en soi, devrais-je lui parler de ça alors qu’il s’en fout de Virginia Woolf, et d’ailleurs il répond déjà, peu importe le lieu de la demande, il vous a suivi tout ce temps.

— Où ça ? dans le métro ? je demande, il a pris la quatre la six la neuf vous êtes sûr de vous ? et lui : bien sûr il était à côté de vous mais vous n’étiez pas encore prêt à le rencontrer mais je peux vous aider à le faire, c’est ce soir qu’il vous parlera, le chemin est simplissime, il suffit de peu vous savez. Vous savez, je réponds quasiment en même temps que son vous savez (si bien que tous les deux on doit se sentir plus savants soudain), vous savez je ne sais rien c’est pour ça que je parle avec vous ce soir, parce que même si vos paroles ne me touchent pas vous m’intriguez, cette manière de vous adresser à l’autre m’intrigue, votre côté kamikaze m’intrigue, tout m’intrigue en vous, cette folie douce qui se dégage de vous, votre enthousiasme béat en cet endroit, près de la bouche du métro rue de Paris, alors qu’on sort tous de terre, à chaque fois par paquets de dix ou quinze ou plus, alors qu’on retrouve le dehors après une demi-heure ou plus sous le sol, votre côté extatique m’intrigue, vous, là, perché comme si vous aviez pris un ecsta avant de venir, vos phrases qui paraissent si rassurantes mais qui me font flipper, et vos filles dans la cuisine qui débarquent on ne sait pas pourquoi dans vos phrases, vos filles dans la maison qui déboulent à la sortie du métro par votre bouche, vos filles, et on dirait qu’elles sont des centaines dans vos maisons, vos filles qui ont aperçu l’homme du seigneur, qui témoignent et écrivent et racontent et sourient en racontant ce qu’elles ont vécu, et vous dites ça avec le sourire, toujours le même.

Là je dois faire une pause.

— Mais vous souriez tout le temps comme ça ou c’est juste quand vous venez faire de la retape ? dites, vous souriez encore quand vous ne bénissez plus personne ?

Cette fois c’est moi qui n’ai plus envie de sourire quand soudain il me dit qu’il est prêt à mourir, que le seigneur a planifié sa mort, car moi je pense que c’est pour ce soir, que ça va se passer à la Croix de Chavaux, ce soir, un mardi vers 20 heures par exemple, et qu’on va être dans de beaux draps si jamais ça devait se passer là sous nos yeux, alors je panique un peu, je lui demande s’il est du genre suicidaire, s’il va se jeter sous le métro ou sous une bagnole, comment il va mourir, est-ce qu’il le sait déjà ? ça ne m’intéresse pourtant pas mais je pose la question quand même, je ne me reconnais plus, la peur sans doute, oui c’est ça, il me fait peur ce type maintenant, ce type qui sourit devant la place du marché, le long de la rue de Paris, et moi je sens bien que je suis en train de perdre les pédales. Que je ne sais plus quoi faire de lui.

— Vous êtes un dur à cuire, c’est pas ce soir que vous allez laisser votre peau ça non, des nigauds non plus vous n’en choperez pas beaucoup, et vos tracts personne n’en voudra, vos vidéos non plus, même avec votre sourire, et vous souriez.

Et il sourit et il ouvre grand les bras, on dirait l’autre sur sa croix.

— Je vous paierais bien une bière mais ce n’est pas le moment peut-être, et comme on est dans les hypothèses, peut-être même qu’on pourrait parler d’autre chose que de celui qui s’est flingué pour nous et qui attend notre suicide en guide de remerciement, d’osmose, de cohésion, on pourrait peut-être parler du quartier par exemple mais vous n’habitez pas là bien sûr, on pourrait parler mais de quoi ? de bouquins de films de théâtre ? non vous me ramèneriez toujours vers votre superman accroché, on parlerait de quoi ? vous ne buvez pas, on parlerait de quoi ? vous ne fumez pas, on parlerait de quoi ? des filles non plus vous n’en parleriez pas, de la Croix de Chavaux ? de ce qui se passe dans nos têtes ? de ce qui nous traverse sans cesse, dans la rue, le métro, les escaliers, sur les quais, dans les bus ? des métropismes ? des autres qu’on regarde pour ne pas avoir à se regarder soi ? des autres qu’on dévisage pour ne pas avoir à se défigurer ? on parlerait de ça vous et moi ? de la cafetière qui fuit ces temps-ci, de la chaudière qui déconne ces temps-ci, du ciboulot qui chauffe trop ces temps-ci ? de la peur ?

Là il ne sourit plus, il rit, ça y est on y vient enfin.
 

ligne 9, sortie Croix de Chavaux

 
 

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
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première mise en ligne et dernière modification le mercredi 20 juin 2012